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Parent de rugbyman heureux - Temps additionnel

22 août 2017 - 15:02

LE PETIT SYRIEN

L'autre jour, à l'entraînement, on a accueilli un petit syrien. Une ablette, un maigrichon (tu parles: ça faisait des mois qu'il bouffait rien!)
il voulait essayer le rugby : ses copains d'école sont dans notre club.
La maman, foulard sur la tête, m'a expliqué qu'ils étaient arrivés 4 mois plus tôt. En Syrie, elle était prof de français, son mari avait une boîte de plomberie.
Mais les bombes, les bombes, les bombes... Le petit Ahmed a été pris en main par le gros Seb qui lui a brièvement expliqué les règles de base pendant une heure : le but est d'aplatir la balle derrière la ligne, tu passes toujours en arrière, tu arrêtes celui qui a le ballon en te jetant dans ses jambes. Ahmed est ensuite venu nous rejoindre. Et là, incroyable! Dès qu'on lui envoyait la balle, il l'évitait, comme si c'était un explosif. En revanche, un incroyable courage sur les plaquages, comme si sa vie en dépendait. Les gosses au vu de son gabarit, l'ont d'abord appelé "l'asticot". Ses parents se tenaient en retrait des autres, loin derrière le bord de touche. Son père était fasciné. Les gamins ont vite compris qu'il fallait qu'il n'ait plus peur de la balle, alors ils se sont débrouillés pour qu'il l'attrape. Et là, Ahmed a couru, couru, couru jusqu'à la ligne d'essai et a posé le ballon. On voyait ses yeux qui brillaient. Il a pris ensuite la gonfle et est allé chuchoter quelque chose à l'oreille de son père. Celui-ci a alors dit à Seb, dans un mauvais anglais: " he wants to be a rugbyman ". Seb a traduit, les gosses ont ri, puis ils ont applaudi. Ça tombe bien, on a besoin d'un ailier.

LE SPONSOR

Comme je porte des lunettes, le président du club a décidé que je devais être trésorier de l'école de rugby.
J'aurais dû enlever ces lunettes.
En effet, en reprenant les comptes, je me suis aperçu que ça ne collait pas : on avait absolument pas les moyens de payer des bus pour jouer les tournois un peu lointains. Pourtant, ceux-ci auraient dû nous permettre de faire progresser les gamins.
Il fallait donc trouver une solution.
La responsable de communication, mère de Thibault, avait une idée géniale : le vide-grenier.
On l'a fait : de quoi financer deux trajets en bus.
Je suis alors allé voir le maire : Il m'a expliqué qu'entre le regroupement communal imposé par l'Etat et la baisse des dotations de ce dernier, la subvention allait être divisée par deux. En plus il allait être nécessaire de créer une entente entre notre école et celle de Roissy sur Orb, notre ennemi juré, car ce village entrait dans la communauté de communes.
J'ai alors imaginé trouver un sponsor, dont le logo serait visible sur le maillot des gosses (l'équipe senior a une tête de cochon sur le short, grâce à la boucherie Lazaert).
J'ai donc rencontré plusieurs patrons locaux : rien. Une école ne rapporte rien.
Puis le chef d'agence du principal distributeur local de produits de plomberie m'a suggéré de voir son directeur régional.
Je l'ai vu.
Il m'a engagé à rencontrer son directeur marketing, à 400 kms de chez moi.
J'y suis allé.
J'ai rien compris à ce qu'il m'a expliqué.
Mais, au cours de l'entretien, est entré le patron de la boîte, gueule d'officier de la Légion, autorité naturelle, mâchoire volontaire. J'ai tout de suite compris qu'il avait joué au rugby comme capitaine.
Je lui ai parlé.
Il a écouté.
Depuis, notre école de rugby porte un robinet sur son short, et on finance les bus.

LE MESSAGE DE PAPY CRAMPON

A la fin du tournoi gagné face à Agen, les parents avaient tous le visage rouge. Le vent frais leur avait fait négliger la gifle que leur préparait le soleil.
Les gosses avaient gagné le tournoi de Lamasquère en Vexin.
Ils poireautaient comme d'hab devant les douches, sachant que leur gamin serait le dernier à sortir.
Puis un bruit désagréable, quoique coordonné, fait vibrer leurs Smart-phones en même temps : Papy Crampon était mort, dixit le président de l'école de rugby par SMS.
La stupéfaction se lut sur leurs visages : Papy Crampon était immortel.
Papy Crampon était le surnom donné à celui qui entraînait trente plus tôt l'équipe des seniors. Il était devenu, après l'accident mortel de son fils, tué par un arbre traversant la route tandis qu'il pilotait sa mobylette au retour de la 3ème Mi-temps, éducateur des moins de 10.
Papy Crampon tenait son surnom du fait qu'il avait toujours sur lui une clé à crampons et resserrait ceux des gamins avant les matchs. Son discours était toujours le même : " Gamin, tu crois t'envoler dans les airs quand tu prends le ballon haut, tu penses être un poisson dans l'eau quand tu mystifies les défenseurs d'en face, ton équipe a le feu sacré quand vous menez, mais... il faut être attaché à la terre nourricière : pense à tes crampons, petit. "
Quelques années plus tard, incapable de courir, il était devenu le chef de la buvette.
Je me souviens de ma première rencontre avec lui : j'avais bêtement (après avoir franchi le premier rideau défensif des Anciens à béret buvant le Ricard) demandé une bouteille d'eau. Une vraie surprise se lut sur son visage. Il me la donna néanmoins. Je lui demandais combien je lui devais. Il se tourna alors et, d'une voix tonitruante, lança : " Jacquie, c'est combien la bouteille d'eau ? ". La réponse fusa : " J'en sais rien, demande à Maïté ".
Finalement, l'eau me coutât 1 euro, après que Papy Crampon m'eut expliqué : " désolé, on a pas l'habitude ".
Le mercredi suivant, le président de l'école de rugby convoqua tous les gamins au crematorium, les dispensant d'entraînement : il faut dire que Papy Crampon et lui avaient joué ensemble en junior.
On était tous là, l'école de rugby et les bénévoles, devant le cercueil, quand apparut l'abbé Pistre. Un papy, lui aussi. Les gosses ne le connaissaient pas, peu d'entre eux ayant déjà assisté à une messe.
Le prêtre expliqua que le président de l'école de rugby, Papy Crampon et lui-même formaient la troisième ligne du club, un demi-siècle plus tôt.
Devant le cercueil, il parla d'espérance, de vie éternelle, de l'équipe formidable qui jouait dans le ciel.
Puis, il réunit tout le monde en cercle autour de lui et, spontanément, chacun passa son bars derrière la taille ou les épaules des ses voisins, comme si nous allions écouter les discours du capitaine avant le match. Les poussins, les benjamins,les minimes, les patents, les éducateurs, les amis, tous étaient liés dans cette communion autour de la mémoire de Papy Crampon : l'énergie circulait entre nous.
L'abbé Pistre amena alors un ballon un peu abîmé et nous dit : " mon vieux complice des terrains, que nous accompagnons dans son dernier voyage, m'avait confié ce ballon, peu après le décès de son fils. Il voulait que je le remette au plus jeune de l'école de rugby. Qui est-ce ? "
c'était la petite sœur de Peyo, âgée de cinq ans et demi.
L'abbé Pistre lui tendit le ballon.
Sur celui-ci, papy Crampon avait écrit une phrase au feutre noir : " Je te fais la passe ".

Vous pouvez commander le livre à la librairie de votre quartier. Auteur : Jean-Michel CORMARY.
Editeur : l'Oeil du Cyclope (33460 Arsac)

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